Il y a eu le burn-out, lorsque le travail épuise. Puis le bore-out, lorsque l’ennui et le manque de stimulation finissent par peser. Voici maintenant le « brain rot », littéralement le « pourrissement du cerveau ». L’expression a été désignée mot de l’année 2024 par Oxford University Press, après une progression de 230 % de son utilisation entre 2023 et 2024.
Très populaire auprès des Générations Z et Alpha, le brain rot désigne cette impression d’avoir l’esprit saturé à force de consommer des contenus numériques courts, répétitifs ou peu stimulants. Souvent utilisée avec humour par les jeunes eux-mêmes, l’expression soulève pourtant une question sérieuse : que devient notre capacité à nous concentrer dans un environnement qui sollicite continuellement notre attention ?
En bref
Qu’est-ce que le brain rot au travail ?
Le brain rot désigne une impression de saturation mentale liée à la consommation excessive de contenus numériques courts et peu stimulants. Au travail, cette expression interroge les effets de l’hyperconnexion, des interruptions répétées et de la délégation de tâches intellectuelles à l’intelligence artificielle sur notre capacité d’attention. Il ne s’agit toutefois pas d’une maladie reconnue.
La technologie nous permet depuis longtemps de déléguer certaines opérations que notre cerveau accomplissait lui-même : mémoire, orientation, agenda… C’est ce que les chercheurs appellent le délestage cognitif. Le phénomène n’est pas nouveau. Ce qui a changé, c’est son ampleur : aux courriels se sont ajoutés messageries, réseaux sociaux, notifications et maintenant intelligence artificielle générative.
Selon Microsoft, les 20 % de salariés les plus sollicités sur Microsoft 365 peuvent recevoir jusqu’à 275 sollicitations par jour, soit une interruption toutes les deux minutes. L’Apec montre de son côté que 63 % des cadres déclarent devoir souvent ou toujours penser à trop de choses à la fois.
Le problème n’est donc plus seulement d’avoir beaucoup de travail. C’est de parvenir à distinguer ce qui mérite réellement notre attention de ce qui peut attendre. À force de répondre, consulter, cliquer, passer d’une réunion à un message puis à un mail, nous pouvons être extrêmement occupés sans avoir véritablement eu le temps de penser.
La Génération Z a grandi avec des outils conçus pour réduire l’attente. Une vidéo ne l’intéresse pas ? Elle « swipe ». Une information lui manque ? Elle la cherche immédiatement. Un problème ? Un tutoriel ou une IA peut lui apporter une réponse.
Faut-il en conclure qu’elle ne sait plus se concentrer ou faire un effort ? Je ne le crois pas. Dans mes échanges avec les jeunes en école comme en entreprise, j’observe plutôt un rapport différent à l’effort. Ils acceptent moins facilement de mobiliser du temps lorsqu’ils n’en comprennent ni le sens ni l’utilité. En revanche, lorsqu’un projet les intéresse, leur investissement peut être considérable.
Mais cette agilité numérique ne protège pas de la surcharge cognitive. En 2025, 36 % des cadres de moins de 35 ans déclarent ressentir souvent au moins un signe associé à une santé mentale dégradée, contre 23 % des 55 ans et plus, selon l’Apec.
Gardons-nous donc du raccourci générationnel : le brain rot n’est pas le « cerveau pourri » d’une génération TikTok. Il interroge l’environnement attentionnel dans lequel travaillent désormais toutes les générations.
L’intelligence artificielle générative ouvre une nouvelle étape du délestage cognitif. Nous ne lui confions plus seulement notre mémoire ou notre orientation : nous pouvons lui déléguer un mail, la synthèse d’un rapport, une présentation et même une partie de notre raisonnement. À partir de quel moment ne déléguons-nous plus seulement une tâche, mais l’effort intellectuel qui permettait de développer une compétence ? Le danger n’est pas l’IA, mais la confiance mal calibrée que nous lui accordons. Vérifier, reformuler, comparer, douter prennent du temps. Ce sont pourtant ces gestes qui construisent le jugement et l’esprit critique.
C’est peut-être là que le brain rot devient un sujet pour l’entreprise. Non parce que nos cerveaux seraient en train de « pourrir », ce qu’aucune recherche sérieuse ne permet d’affirmer, mais parce que nous risquons de perdre progressivement une forme d’endurance cognitive.
Nous avons beaucoup appris aux collaborateurs à gérer leur temps. Il faut désormais apprendre à protéger leur attention. Libérer une heure dans un agenda ne sert à rien si cette heure est constamment interrompue par des notifications et des messages.
La responsabilité est individuelle, mais aussi managériale. Toutes les urgences sont-elles vraiment urgentes ? Toutes les réunions indispensables ? Faut-il répondre immédiatement à chaque message ? Un collaborateur peut-il encore rester une heure sans répondre pour simplement réfléchir ?
Une organisation peut produire davantage grâce à l’IA, tout en laissant s’éroder une compétence beaucoup plus difficile à mesurer : la qualité du jugement.
Il faut néanmoins résister à la tentation de médicaliser chaque évolution du travail. Le brain rot n’est pas une maladie. Une méta-analyse, publiée en 2025 dans Nature Human Behaviour, portant sur plus de 400 000 personnes de plus de 50 ans, invite d’ailleurs à relativiser l’idée d’une « démence numérique » : l’usage des technologies n’est pas associé à une accélération du déclin cognitif.
Burn-out, bore-out, quiet quitting, brain rot… Ces expressions simplifient parfois des réalités complexes. Mais leur succès dit quelque chose de notre époque. Après la fatigue physique et l’épuisement psychologique, nous prenons peut-être conscience d’une autre ressource à préserver : notre attention.
L’enjeu n’est pas de travailler sans technologie, ni sans IA. Il est d’apprendre à travailler avec elles sans leur abandonner ce qui reste profondément humain : la capacité à réfléchir, à douter et à exercer son jugement.


